La peur

Elle m’a pognée au ventre, v’là quelques jours, quand j’ai eu affaire à la police italienne. Pour faire court; les policiers ici sont trop occupés à regarder le football et à être des gros tatas machos, misogynes, racistes et anti-touristes pour faire quoi que ce soit pour aider l’monde. Sont là, avec leurs gros guns, à rire de toi quand t’as besoin d’aide, quand t’es vulnérable.

Bref, tout va bien maintenant, I’m alright and all, mais j’ai eu la chienne. Pour la première fois depuis le début de mon aventure en sol européen, j’me suis sentie loin, perdue, petite.

J’me suis sentie toute seule.

J’ai pensé; qu’est-ce que je câlisse icitte, pour l’amour du Saint-Crème?

Thank god pour la solidarité féminine, et les amies d’ici qui, loin de leurs patries elles aussi, se serrent les coudent, s’appuient, s’encouragent, se consolent. Sans elles, ça ferait longtemps que j’serais revenue à la maison.

Mais depuis l’incident, j’ai la gorge serrée. C’est niaiseux, c’était juste un petit accrochage de filles un peu sur la brosse avec la police, mais still. C’est comme si ça m’avait fait remettre tout en question.

Chaque jour, je suis confrontée au fait que je serai jamais chez moi, ici. Pas complètement. Y’a toujours un italien fâché que j’comprenne pas ce qu’il dit pour me le rappeler.

Pourtant j’essaie fort. Peut-être pas assez, je sais pas.

Y’a la bureaucratie avec laquelle je dois dealer pour avoir une assurance maladie, et qui est un véritable cauchemar. Ça fait sept mois que je suis en démarche, et je ne suis toujours pas plus près d’obtenir les médicaments dont j’ai besoin pour vivre.

Y’a la question de résidence, que je tente d’obtenir officiellement depuis trois mois sans succès, même si je suis citoyenne italienne. (Blame it on the police, c’est eux qui dealent avec ça. Doivent être trop occupés à faire peur aux p’tites filles!)

Y’a la langue, qui semble facile à apprendre, vue de loin, mais qui comporte tellement d’exceptions, de mots issus de dialectes, de slang que ça en devient étourdissant. Parler parfaitement italien et monter l’Everest, pour moi, c’est le même combat.

Y’a les dates, qui, je pensais, allait être différentes dans la ville la plus romantique du monde, mais qui s’avèrent être la même crisse de marde qu’à Montréal.

Y’a la vie de freelancer, qui fait que je stresse constamment à savoir si j’vais arriver à payer mon loyer ultra-cher en Euros à la fin du mois. Qui me fait me demander si je vais finir par ramasser des canettes dans les vidanges pour subvenir à mes besoins, à 72 ans, parce que le journalisme is dying et que je prends pas assez de REER.

Y’a ma tête de perfectionniste, qui hors d’un 9-à-5 conventionnel est incapable de se trouver productive, efficace. Qui fait que je vis dans un cycle constant de conversations culpabilisantes avec moi-même. «Tu pourrais faire plus, ma maudite paresseuse!»

Y’a les gens que j’aime, au Québec, de qui je m’ennuie profondément. Qui vivent de gros changements, des affaires l’fun. Qui vieillissent ensemble. Qui passent à travers de multiples milestones que je vais manquer, coup sur coup.

Je pense que j’ai mon premier coup de blues d’expatriées.

Pis parce que je suis moi, il ressemble beaucoup à de l’angoisse, à de la peur.

La peur de ne pas être assez, de ne pas être capable.

D’échouer.

De me tromper.

De perdre mon temps.

De prendre les mauvaises décisions.

De sombrer.

Qu’on m’oublie.

Qu’on me juge.

Pis par-dessus la peur qui me prend aux tripes, j’ajoute toujours une couple de beurrées de culpabilité.

«Voyons, ma chum! T’es en Italie, tu voyages, tu réalises un rêve, t’as des nouveaux amis, t’as un toit et assez de sous pour te payer des spritzs. De quoi tu te plains, maudite ingrate?»  

J’imagine que ça peut s’appliquer à plein d’autres situations, cette esti de peur fatiguante-là qui paralyse, qui nous empêche d’avancer parce que «d’un coup que».

J’ai pas encore trouvé la formule magique pour m’en sortir.

J’continue d’essayer, même si ce sont des baby steps.

 Un mot d’italien;

Un contrat;

Un formulaire;

Un skype-call;

Un rendez-vous;

                                   Un défi;

                                                                                 Un jour à la fois.