L’IA, la vieille voisine et moi

Ma proprio, ma padrone di casa, vit juste au-dessus de mon appartement turinois. Elle s’appelle Olga, est très riche et a, sans exagérer, presque cent ans. Pas que je lui aie demandé – elle ne parle presque plus. Mais ça se voit. Elle est toute blanche, des pieds à la tête, comme un fantôme en devenir. En hiver, je l’entends piétiner sur ma tête, surtout la nuit. (Ç’a l’air qu’on dort moins avec l’âge, quelques minutes de sommeil doivent lui suffire à l’heure qu’il est.) Ça me rassure : elle est encore là. L’été, je l’entends, les fenêtres ouvertes, écouter à plein volume  la version italienne des Feux de l’amour. Ça m’émeut de savoir qu’elle est encore transportée par des histoires romantiques. Je la vois plus souvent, aussi. Elle sort, à pas de tortue, s’occuper de ses rosiers sur son grand balcon. Elle met son joli tablier de jardinière bien repassé et d’un blanc immaculé, dans lequel elle glisse tous ses petits outils. Elle prend soin de ses fleurs, un geste lent à la fois. Ça me donne envie de pleurer. Ses fleurs et ses arbustes vont lui survivre et pourtant. Chaque jour, elle les dorlote comme si elle allait en apprécier la vue et le parfum des années durant.

Récemment, alors que je paressais sur mon hamac en fin de journée et que je l’entendais couper des petites branches, ici et là, je me suis rendu compte que nos vies parallèles, à des générations l’une de l’autre, étaient pourtant assez similaires – du moins, en été. On se lève aux aurores, les deux, pour prendre soin de nos jardins. On passe nos journées enfermées, les volets fermés, à essayer de ne pas perdre la raison et à rêver de grand amour. Et le soir, quand (ou si) ça se rafraichit, on ouvre grand les tapparelle et on regarde nos plantes pousser. Le weekend, si on est chanceuses, on a des êtres chers qui nous visitent, qui nous complimentent sur nos fleurs, qui rient fort entre les bruits des verres qui s’entrechoquent. Le reste du temps, on est seules avec nos pensées.

Mais la grande différence, c’est que ma voisine quasi-centenaire, elle ne sera bientôt plus là. Bientôt comme dans ça m’étonnerait qu’elle mange une autre bûche de Noël. Dans mon hamac, l’instant d’une fraction de seconde… je l’ai enviée. Pas que j’aie envie de mourir – du moins pas plus que your average millennial joe. Mais parce qu’Olga, elle s’en fout que ce soit la canicule en plein mois de mai. Elle n’en a rien à faire de l’IA qui va voler nos jobs, qui va mettre le monde à feu et à sang. Elle ne s’inquiète ni de la montée de l’extrême droite, ni de l’environnement, ni de l’état du monde. Dans quelques métaphoriques minutes, Olga ne sera plus là, et ce qui lui importe, ce sont ses roses et les douces soirées d’été anticipé. E basta.

Je dis ça en absolu zéro connaissance de cause. Peut-être que quand je l’entends valser, la nuit, c’est qu’elle fait les cent pas, rongée d’angoisse pour ses enfants qu’elle laissera bientôt dans un monde de fous. (Ça m’étonnerait, ils sont aussi très riches et le old-money manque souvent d’empathie.) Mais dans ma tête, elle a atteint un état d’esprit dont rêvent les enlightenment-seeker de tout acabit. Elle vit dans le moment présent, parce qu’elle n’a que le moment présent. Le passé ne compte plus, et l’avenir n’existe pas. C’est pour ça que je l’ai enviée.

Parce que moi, pendant que j’arrose mon potager, je me demande si je ne suis pas en train de gaspiller de l’eau qui viendra à me manquer. Pendant que je rempote un plant de sauge, je me dis qu’il faudrait que j’apprenne à faire pousser mes patates from scratch, advenant une famine. Alors que je brasse mon compost, je pense à la Palestine, aux banderoles racistes de Shawinigan, aux gens qui crèvent de chaud en Inde, aux technofascistes qui nous poussent l’IA dans la gorge alors que la planète brûle littéralement, au fait que mes taxes servent à tuer des enfants. Dans mon hamac, en regardant les nuages, je pense au fait que j’aurais dû devenir toiletteuse pour chiens au lieu de journaliste et écrivaine, pour ne pas que les robots me dérobent ma carrière avant mes quarante ans.

Et j’envie tristement Olga et sa disparition imminente. Mais j’arrive à m’en inspirer, aussi. Olga prend soin avec tellement de délicatesse et d’efforts de fleurs qu’elle ne pourra probablement pas humer au printemps. Je ne sais pas si je verrai de mon vivant ce qu’on appelle un monde meilleur, plus égalitaire, plus vert, plus réjouissant, mais je dois quand même enfiler mon petit tablier et y travailler. Ne pas baisser les bras,  m’armer de mes petits outils et essayer de faire pousser ce que je peux. Le fruit de mes efforts me survivra peut-être et d’autres, alors, pourront profiter je l’espère d’un printemps fleuri.

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