Les petites victoires

Vous avez peut-être eu vent de ça, mais pendant qu’on s’obstine sur le port du kirpan et qu’on rit du papier de toilette collé aux souliers de Donald Trump, c’est l’apocalypse un peu partout sur la planète. Cette semaine, l’Italie a passé au cash niveau changements climatiques. Un beau cocktail météo de pluie, de vents violents, de grêle, d’orages et de mini-icebergs un peu partout au pays. Résultat:  un état d’alerte général durant deux jours. Écoles fermées, transports en commun chaotiques, arbres géants qui écrasent de toutes petites voitures, inondations, vagues immenses sur les côtes, Venise qui sacre son camp sous la mer, touristes évacués. Du gros fun noère, certainement pas dû au CO2 que les humains produisent, parce que semblerait que ça nourrit les plantes. S’pas moi qui le dit. (Coucou, mon climatosceptique de Maxime Bernier!)

Heureusement, mon petit coin de paradis romain, Pigneto, a été épargné - ou presque. J’ai eu droit à des orages, de la grêle et beaucoup de pluie, et j’ai dû me terrer dans mon appart, les volets clos, durant deux jours. Pas vraiment de peur, pas de mal non plus. Mais saint-sacre que c’est plate 48 heures dans un minuscule loft, toute seule dans le noir. Thank god pour Netflix, les masques d’argile, les manucures maison et la masturbation. (Pas dans cet ordre, sinon tu scrappes tes ongles fraîchement vernis.)

Juste avant que la tempête frappe, j’suis allée faire des provisions. Lire ici: j’ai acheté beaucoup de pâtes, de fromages et d’alcool. Pas question que je vive l’apocalypse en Italie sans faire le plein de carbs et de vin. Pour faire bonne figure, je suis quand même passée au marché chercher quelques fruits et légumes. Pour acheter des produits frais dans mon quartier, tu dois te rendre à un petit stand, ouvert tous les matins, beau temps, mauvais temps. Et là, tu gueules ce dont tu as besoin à un petit monsieur italien bien busy. Pour être honnête, c’était la première fois que j’y allais; c’est intimidant en ta, tout le monde qui t’écoute crier que tu veux une tasse de champignons. Mais ce jour-là, thanks to the tempête coming, le marché était beaucoup plus tranquille.

J’me suis donc lancée.

 «Ciao! Uva verde, banane, fagioli, zucchine, funghi, mele e arance, per favore. Sì, con una borsa. Gratzie mille.»

Ça l’air super niaiseux, c’est juste des légumes. Mais quand je suis repartie avec mes courses sous le bras, je me sentais vraiment fière de moi. Comme si j’avais réussi à faire un petit pas de plus dans mon intégration. J’ai marché jusque chez moi le sourire aux lèvres, comme si je venais d’accomplir quelque chose de grand.  

Pis là, j’me suis barricadée entre mes quatre murs, et j’ai attendu que la tempête passe.

Ça m’a donné le temps de penser.

De déprimer pis de douter, aussi, - c’est fou ce que ça peut faire à un anxious mind, un peu d’isolation et un manque de lumière! -, mais ça, c’est une autre histoire.

Je me suis demandé pourquoi des petites victoires comme celle-là, mon bonheur-de-fruits-et-légumes™, j’en vivais pas plus souvent dans ma vie d’avant, à Montréal.

Pourtant, je manquais pas de défis. J’avais une grosse job, des projets, des opportunités d’apprendre au quotidien, des spurs de développements personnels. Mais c’est comme si c’était jamais assez pour me contenter. Pour me faire me donner une métaphorique tape dans le dos. Pis, sérieux, j’pense que j’en méritais, une fois de temps en temps.

Qu’est-ce qui a changé? Je sais pas exactement. Mais, si j’ai un wild guess à prendre, je dirais que ce que j’ai maintenant que je n’avais pas avant, c’est simplement… du temps.

Pour manger des pâtes, boire des aperols spritz, me lever tard pis vous achaler avec ça sur Instagram, sure. Mais, surtout, du temps pour contempler, apprécier, ressentir.

Feeler les affaires au complet, quand ça va bien, mais aussi quand ça va mal.

Pis même si des fois c’est difficile - parce que la solitude pis la peine, tu les ressens pas juste un brin quand t’es toute seule au bout du monde -, souvent, c’est délicieux. 

Quand tu réussis à commander tes haricots en italien.

Quand tu reviens d’une lunch date avec une nouvelle amie avec qui t’as beaucoup ri.

Quand la barista de ton café préféré apprend ton nom.

Quand tes amies te FaceTime un peu soûles dans un party à 5000 kilomètres de ta maison.

Quand ta mère te texte des «je t’aime ma poule italienne» au beau milieu de la nuit.

Quand ta voisine t’invite à boire un espresso juste pour jaser pis te demander comment tu vas.

Quand, au détour d’une ruelle, tu croises un monument ancien qui te donne les larmes aux yeux de beauté.

 

Pis j’pense vraiment que pour faire le plein de moments-gratitude, on n’a pas besoin de s’exiler sur le vieux continent. On doit seulement se déscotcher d’Instagram, de nos courriels et de notre agenda, deux secondes, et… prendre le temps. Parce que même si on vit dans un monde de fous, qui roule à cent mille à l’heure et qui nous donne souvent envie de nous réfugier sous nos couvertures pour une couple d’années, j’ai l’impression qu’on est aussi entourés de beaucoup de doux.

Est-ce que j’suis la fille un peu quétaine qui est en train de vous dire d’apprécier les petites choses? À ma grande surprise, ouais. Blame it on la dolce vita!

Mais j’suis convaincue que c’est en célébrant nos petites victoires, en les remarquant plus souvent et en les savourant comme il faut, qu’on va réussir à passer à travers les tempêtes qui s’en viennent. En Italie, pis partout ailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

Elisabeth Massicolli