Le droit de rien crisser

J’vous achale souvent avec ça, mais depuis que je me suis expatriée en Italie, le rythme de ma vie a considérablement ralenti. La dolce vita, c’est pas juste dans Eat, Pray, Love; ça existe pour vrai. À Rome, tout est lent. Le trafic, la poste, la bureaucratie, le service, le monde qui marche dans la rue. Toute, toute. Sauf les touristes pressés, et c’est souvent comme ça que tu les reconnais : «Vite, faut payer le bill, on a du sightseeing à faire!», «Vite, faut qu’on prenne le bus, on s’en va relaxer au soleil!», «Vite, accroche le serveur qu’on commande notre souper à 18h!»

Les Italiens, eux, ont compris que la vie, ça se déguste, ça se contemple, minute par minute. Y sont jamais pressés. C’est frustrant, desfois. Beau, souvent. Ç’a m’a forcé à me demander presque chaque jour: «Bin voyons, ma chum, pourquoi tu marches vite? Tu t’en vas où, de même? T’as quoi de mieux à faire que d’enjoy ce que tu fais là, là?».

Leur attitude m’a inspiré à vivre en prenant le temps de smell the roses. Leur mode de vie aussi. Ici, on pré-déjeune à 8h, mais on prend une longue pause-café à 10h30, en se prélassant au soleil. On lunche à 14h, et on étire ça le temps d’un ou deux verres de vin. On soupe à 21h et tout le monde – même les enfants! – se couchent sul’ tard, même les soirs de semaine. Les épiceries et les boutiques ferment entre 13h et 16h, le temps d’une sieste. Les commerçants prennent souvent congé out of the blue, parce qu’il fait pas beau dehors ou parce que c’est dimanche. Le samedi et le dimanche matin, les rues sont désertes jusqu’à 15h; les gens sont trop occupés à se prélasser et à profiter de leurs matins de congé.

Ajoute à ça ma nouvelle vie de freelancer, ma propension marquée à la paresse, mix it all up et ça donne une vie pas mal slow mo. En soi, c’est une bonne chose, j’imagine. On parle toujours de nos existences à cent mille à l’heure, pas l’temps de rien faire, le cerveau à spin. J’suis chanceuse, donc, de pouvoir prendre deux minutes (ou deux ans) pour respirer, un brin. Hen?

Oui.

Mais pourtant, même en y travaillant bin fort, j’arrive pas à m’défaire de mon maudit sentiment de culpabilité, de faire taire mon cerveau qui me répète que je devrais être en train de pro-dui-re constamment.

J’ai l’impression qu’une grande partie de ce qu’on appelle couramment du self-care, en ce moment, est centrée sur la productivité, d’une manière ou d’une autre. On est là avec nos podcasts pour booster notre créativité, nos défis #75livresécritpardesfemmesparsemaine, nos entraînements 7 façons de se torturer le corps en 7 minutes, nos meal prep’, nos bullet journals pour être plus efficace, nos applis de méditation pour être plus focus. On se fait des overnight masks, on écoute des audio-books dans le métro, on prend un bixi pour faire notre workout on our way to le bureau de notre psy; une pierre, deux coups, awaille.

Suffit de taper les mots «self-care» et «productivity» dans un moteur de recherche pour voir où le bât blesse. Plein d’articles nous disent que le self-care, dans le fond, c’est le moteur, la clef, de la productivité. Basically; prends soin de toi pour mieux jouer ton rôle dans notre société de production, pour faire mieux rouler l’économie, pis plus vite. Pas pour devenir un meilleur humain, pas pour découvrir tes intérêts cachés, pas pour prendre le temps de penser, pas pour enjoy ton existence, pas pour juste te fucking reposer, nenon; pour que tu puisses produire plus. 

Fuck ça.

J’essaie de me déprogrammer, de m’autoriser à ne pas être productive. À ne rien faire pantoute; même pas lire un livre qui traîne dans ma bibliothèque, même pas réviser mon italien, même pas écrire un billet de blogue (lol), même pas scroller sur Instagram. Rien, rien, rien.

Au départ, ça m’angoissait. Maintenant, j’y prends goût. Je me commande un cappucino sur une terrasse ensoleillée, pis je prends 30 minutes pour le déguster, en regardant le monde passer. Je sieste la fenêtre ouverte entre 13h et 15h. Je choisis la plus belle pêche au marché pis je la mange en faisant le tour du bloc. Je sors m’asseoir dans mon jardin pour regarder les fleurs pousser. (Merci mon genou twisté, qui m’a empêché de marcher durant deux semaines, mais permis de découvrir les belles choses à moins de 30m de ma maison.)

Pis ce temps-là NE SERT À RIEN, sauf à ce que je l’enjoy. J’suis pas plus productive, plus créative, plus zen, plus en forme. Mais fully rested, ça oui. Pis ça fait du bien… comme de réaliser que le but de notre existence est pas de constamment être utile à quelqu’un ou à quelque chose, pis qu’on n’a pas besoin de «mériter» de ne rien faire, de se reposer.

J’essaie fort de m’rentrer ça entre les deux oreilles. En attendant que ça pogne, j’vais aller faire une sieste.

You should too.